Le Courrier: Afro Cuban Dancers in Havana

March 7, 2016

Le Courrier published my image of Afro-Cuban dancers in Havana

Passeurs d’arts

Samedi 04 juillet 2015

Photo. En musique et danse, l’Amérique latine a bénéficié des influences amérindiennes, européennes et africaines. Ici, une troupe de danse à La Havane.
MARJORIE KAUFMAN

 

MIGRATIONS (I) De tous temps et partout, les mouvements de population ont permis le renouveau des arts. Premier épisode de notre série d’été sur les rapports entre migrations et culture.

Sur quelles notes le XXe siècle aurait-il swingué sans les musiques étasuniennes sous influence africaine? Le cubisme de Picasso aurait-il été le même sans les masques congolais? Que serait la culture à Genève sans les huguenots? Le mouvement dada aurait-il émergé au Cabaret Voltaire zurichois sans les exilés Marcel Janco et Tristan Tzara? Et que dire des colonies et autres empires, par définition tyranniques et prédateurs mais qui ont aussi été synonymes
d’échanges et de diffusion des savoirs?
L’art s’est de tous temps inspiré et nourri des propositions venant d’autres horizons, ramenées sur les fiers navires des Marco Polo et Christophe Colomb autant que sur les frêles esquifs des migrants irréguliers de la Méditerranée. Sans les mouvements de populations et les échanges qu’elles provoquent, les cultures du monde entier se seraient depuis longtemps atrophiées, ce qui est d’ailleurs arrivé à nombre d’entre elles. Et bien sûr, tous les domaines artistiques sont concernés, de la musique à la littérature en passant par les arts plastiques, le cinéma, le théâtre, la danse, l’architecture, la mode, etc.

«Les cultures ne sont jamais des cellules imperméables: elles se construisent de manière constante, explique Federica Tamarozzi, conservatrice Europe au Musée d’ethnographie de Genève. Certains folkloristes, considérés comme les premiers ethnologues, étaient partis à la recherche de traditions suffisamment isolées pour ne pas avoir été influencées par d’autres cultures. Or ils se sont rendus compte qu’aucune culture n’est ‘pure’.»

MASQUES HARD ROCK
Conservateur-adjoint au Musée d’ethnographie de Neuchâtel, Grégoire Mayor abonde, constatant par ailleurs que «certaines populations continuent à mettre en avant le caractère unique de leur artisanat local, parce que c’est valorisant.» On peut entendre ce type de discours autour des masques du Lötschental, en Valais. «Derrière leur ‘authenticité’ de façade, on trouve de nombreuses influences extérieures. Dans les années 1970, l’ethnologue Suzanne Chappaz a constaté qu’un sculpteur avait affiché comme source d’inspiration des reproductions d’œuvres de Jérôme Bosch. Plus récemment, des artisans ont puisé des motifs sur internet: durant une période, l’esthétique du cinéma fantastique ou celle du hard rock ont fortement influencé la production de masques de la vallée.»
Les échanges ont été facilités il y a fort longtemps par les empires et leurs voies de circulation, faisant de ces communautés politiques des plaques tournantes pour les savoirs, à l’image de ce qui s’est passé durant le règne d’Alexandre le Grand (Ve siècle av. J.-C.). L’absence d’artères dignes de ce nom n’avait toutefois pas empêché l’Homo erectus de sortir d’Afrique il y a un million d’années déjà. Plus proche de nous temporellement, l’Homo sapiens aurait pour sa part colonisé le continent africain il y a 150 000 ans, pour se répandre ensuite à travers l’Eurasie, jusqu’en Océanie. Combien étaient-ils, nos ancêtres migrants? Impossible à dire. Aujourd’hui, les flux migratoires incluraient quelque 230 millions de personnes.
«De tout temps, le fait d’être ouvert à la culture des autres s’est avéré être un plus», insiste Jacques Berchtold, professeur de littérature et directeur de la Fondation Martin Bodmer, à Cologny. Il rappelle que «le meilleur du théâtre classique romain a été influencé par les érudits de culture grecque.» Quant au poète latin Virgile, il s’est fortement inspiré des Hellènes. Aujourd’hui, en France, ce sont par exemple des écrivains d’origine antillaise, maghrébine ou – plus généralement – africaine qui proposent un renouvellement de la langue de Molière. Alors que pendant longtemps, c’est l’Hexagone qui influençait ses colonies d’un point de vue littéraire, ne serait-ce qu’en imposant la langue française. Ou en faisant dire «nos ancêtres les Gaulois» aux populations des territoires d’outre-mer!
Spécialiste de Rousseau, Jacques Berchtold pointe aussi les nombreux écrivains qui ont écrit dans une autre langue que la leur, au siècle dernier, pour cause d’exil ou de simple déménagement: «Venant d’ailleurs, ces écrivains se sont montré particulièrement enthousiastes à embrasser la nouvelle culture, alors que ceux qui la vivent au quotidien ont parfois une attitude un peu mollassonne.» Ce faisant, les nouveaux venus ont contribué à enrichir les langues d’accueil. Jacques Berchtold cite l’Irlandais Samuel Beckett, qui a rédigé en français ses œuvres théâtrales les plus connues, à commencer par En attendant Godot (1948-1949). Quant à Vladimir Nabokov, c’est en anglais qu’il a écrit Lolita (1955). Enfin, l’Autrichien Rainer Maria Rilke a choisi le village de Veyras (VS) pour composer en français «parmi les plus beaux poèmes valaisans».

FIGEE, LA MUSIQUE MEURT
Le métissage peut être envisagé comme un «processus dynamique, né de l’interaction entre personnes ou groupes qui n’étaient pas supposés se rencontrer», formule Madeleine Leclair au sujet de la musique. Conservatrice du département d’ethnomusicologie du Musée d’ethnographie de Genève, elle observe qu’«il en découle un processus de transformation. Aussi aucune culture musicale traditionnelle n’est-elle exempte de l’influences de ses voisins, aucune n’a évolué dans le temps sans se modifier. Si elles restent figées, elles meurent.»
Pour cette Française d’origine canadienne, les exemples les plus parlants sont à chercher du côté de l’Amérique latine, où se sont rencontrées les traditions amérindiennes, européennes et africaines. Rumba et boléro (Cuba), calypso (Venezuela), samba (Brésil), cumbia (Colombie) ou tango (Argentine): toutes ces musiques sont le syncrétisme de leurs origines diverses. Madeleine Leclair ajoute que si ces métissages ont de tout temps existé, ils se sont bien entendu multipliés au cours du XXe siècle, avec la radio, la télévision, puis internet.

NOUVELLE DONNE
Plus généralement, Federica Tamarozzi souligne les influences, très courantes en Europe, entre culture savante et culture populaire. Difficile d’ailleurs
d’établir une dichotomie nette: «Est-ce que ce sont les arts culinaires de la cour de France qui ont influencé la cuisine populaire, ou l’inverse? Les échanges sont toujours fluides, avec des résurgences régulières d’anciens savoirs, qui se mêlent à des innovations, parfois injectées de manière plus abruptes.» L’ethnologue cite en exemple la peinture sur verre, pratiquée depuis l’Antiquité mais qui acquiert ses lettres de noblesse à la Renaissance. Art d’une élite, il se popularise dès le XVIIIe siècle, figurant les codes de la culture savante, l’imagerie de l’art mais également les coutumes du peuple.
On critique à très juste titre les colonies. Mais, comme les empires auparavant, elles ont aussi débouché sur des échanges constructifs, pas simplement sur des pillages. «Les migrations humaines ainsi que les circulations d’objets et de valeurs qui leur sont liées ont des origines et des conséquences multiples», concède Grégoire Mayor. Et si le nombre de migrants a explosé dans le monde ces dernières décennies, les ethnologues ou anthropologues s’intéressent logiquement à cette nouvelle donne et à ce qu’elle peut impliquer au niveau des formes inédites de métissages culturels: «Ces thématiques font partie des questionnements de l’ethnologie contemporaine, en particulier à Neuchâtel, où se trouve par ailleurs le Forum suisse pour l’étude des migrations et de la population.» Des problématiques qui interpellent évidemment les musées d’ethnographie: «Comment les évoquer intelligemment dans des expositions? Comment se reflètent-elles dans nos collections?»
Lorsqu’on parle de métissage culturel, d’aucuns redoutent qu’il mène à terme à une uniformisation planétaire. «On a souvent tendance à poser sur le métissage le même regard qu’on porte sur la mondialisation de l’économie, qui impose à la planète entière des logiques qui n’ont pas forcément de sens localement, estime Federica Tamarozzi. Or il faut faire la distinction entre l’uniformisation imposée par des marques commerciales et l’appropriation que peut opérer un artisan local, qui s’inspire d’une autre culture pour sa propre production. Aussi les voyageurs se plaignent-ils parfois de ne pas trouver suffisamment de pittoresque lorsqu’ils se rendent à l’autre bout de la planète, sans se rendre compte qu’ils sont eux aussi un vecteur d’une certaine uniformisation.»
Pour Federica Tamarozzi, même un métissage important n’enlève rien aux spécificités d’une culture, «qui adapte ses propres codes, s’en approprie d’autres, par exemple en les rendant plus efficaces pour ses propres besoins». Et en quelque sorte, nous pratiquons toutes et tous un mécanisme de métissage. «Passivement, nous subissons notre culture, qui nous est inculquée par le cadre familial, social et national. Puis nous la faisons évoluer, en puisant ailleurs notre inspiration.» A un moment ou un autre, on a tous besoin d’un horizon élargi.

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